BRONX STORY
par Pierre-Jean
Avant de venir ici, j’avais peur que la vie dans le Bronx soit sombre et
triste. En fait, cette vie est belle et nous apprend la richesse de la
pauvreté. La pauvreté nous donne du culot car on n’a plus rien à perdre et
quand on n’a plus rien à perdre, on ose ! On ose parler de Dieu, on ose dire
“God bless you !” (Dieu vous bénisse !) à chaque coin de rue, on ose manifester
le droit à la vie devant les cliniques d’avortement, on ose dire à l’autre
qu’on l’aime d’une façon simple et vraie. Nous ne sommes pas dans le Bronx
comme les stars du sauvetage. Nous sommes là au milieu des gens, comme eux,
pauvres extérieurement, intérieurement, et dans cette pauvreté est cachée une
grande richesse. Cette richesse ne se voit que si on veut bien la voir : dans
un sourire sincère, dans une aide à porter un sac trop lourd, dans une
distribution de nourriture où, après avoir dit un chapelet ensemble, les gens ressortent
avec leurs provisions pour quelques jours. Là, vous rencontrez le vrai sourire
du cœur, les vraies joies intérieures. Un rire décroché par un enfant quand
vous jouez avec lui dans la rue, voilà la réponse à nos prières, voilà l’amour
les uns des autres, voilà l’Evangile, cette Parole vivante ! Ce ne sont que de
petites choses ici et là mais le soir, au moment de l’office des complies,
lorsque l’on revoit sa journée, ces petites choses vous remplissent d’un vrai
bonheur.
Certains soirs après l’école, j’aide les enfants à faire leurs devoirs.
Ensuite on dessine, on va faire du basket ou d’autres jeux. Un soir, je demande
à un enfant de me faire un dessin. Peu de temps après, il me remet son
“travail”: deux tours en feu avec des avions qui s’écrasent, des cris partout,
des hélicoptères autour et des gens qui se jettent par les fenêtres. Même s’il
me remet son dessin en souriant, on sent une grande fragilité et, au fond du
cœur, la douleur est encore très aigüe. Je ne sais vraiment pas comment réagir
sur le moment mais le catéchisme de ce soir parlera de l’amour que l’on doit
avoir pour ses ennemis.
Cette rencontre avec les enfants a lieu dans une école désaffectée que
les frères ont transformée et baptisée “Saint Francis Center”. On y trouve
aussi un atelier de danse et de photo, un centre d’accueil pour les immigrés,
une clinique gratuite pour les plus démunis, le logement des postulants au
dernier étage et, enfin, au rez-de-chaussée, le foyer Padre Pio pour les
sans-abris. Un soir, dans ce foyer, Guy, un grand noir habituellement distant,
vient vers moi et me demande si je peux lui trouver un “super” manteau car il
commence à faire très froid et il n’a rien à se mettre sur le dos. Vu l’armoire
à glace, je me dis que j’ai plutôt intérêt à lui trouver cela vite fait !! Je
monte dans la pièce où sont gardés les vêtements donnés et là, je tombe sur une
doudoune juste à sa taille. Le voilà souriant, heureux et nous commençons à
discuter. J’apprends qu’il ne m’aimait pas parce qu’il était persuadé que les Français,
très fiers d’après lui, n’aiment pas les Américains. Ainsi je lui prouve le
contraire par ma présence ici et je lui montre comment nous pouvons être
frères. Maintenant, lorsque nous nous rencontrons, il me demande de lui
apprendre quelques mots de français. Sa grande fierté est de dire “Bonjour !
Comment allez-vous?”. Je me rends compte de plus en plus que lorsqu’on ne
connaît pas, on a peur de l’autre et souvent quand on a peur, on n’aime pas.
Apprendre à se connaître est passionnant et amène la paix. Nous n’avons pas
toutes les solutions aux problèmes de chacun mais la grande force du foyer
Padre Pio est d’apprendre à être bien les uns avec les autres.